Chapitre 5

Par quoi as-tu commencé ta vie publique ?

INTRODUCTION

Nous entrons maintenant dans la seconde partie de la vie terrestre de Jésus. Celle-ci nous est mieux connue grâce aux informations que nous avons reçues de la part de différentes personnes qui ont vu les actes de Jésus ou entendu ses paroles. Ce sont ses premiers témoins. Être témoin, c’est parler de choses entendues, vues, touchées, c’est-à-dire d’une expérience vécue.

Il y a eu les disciples. Le mot « disciple » vient du latin « discipulus » qui désigne un étudiant ou un élève.  A cette époque, les maîtres donnaient leur enseignement la plupart du temps en marchant ; le disciple était celui qui écoutait l’enseignement en se déplaçant près de lui.  Très vite, un nombre conséquent de personnes se sont regroupées autour de celui qu’ils appelaient « Rabbi ». Combien ont-ils été au total, sur trois ans environ ? Nul ne sait. Nous ne disposons que d’une seule information, par l’évangéliste Luc quand il écrit que parmi eux Jésus en désigne 72 et les envoie en mission deux à deux pour dire que le Royaume des Cieux est tout proche. (Lc 10, 1)

Parmi les disciples de la toute première heure, Jésus en a choisi douze à qui il a donné explicitement la mission d’annoncer l’Évangile au monde entier.  C’étaient ses plus proches, ses intimes. Ce nombre de douze, égale celui des tribus d’Israël et symbolise le peuple de la Nouvelle Alliance. On les appelle « Apôtres », un mot qui vient du mot grec « apostolos » ce qui signifie « envoyé en mission », « délégué », « messager », « celui qui est envoyé avec des ordres ».

Le mot « évangile », du mot grec « euangélion », signifie « bonne nouvelle ». Cette « Bonne Nouvelle » est l’annonce du salut éternel pour quiconque se repent de ses péchés et place sa foi en Jésus-Christ.

Dans un premier temps, tous les témoignages ont été transmis exclusivement par voie orale. Jésus n’a strictement rien écrit lui-même. Ce n’est qu’au bout d’une vingtaine ou une trentaine d’années après sa mort que les Apôtres ont pris conscience de la nécessité de rédiger des récits sur la vie et sur les enseignements de Jésus tant qu’ils en étaient encore capables ou que les témoins oculaires étaient encore vivants. Les Apôtres Matthieu et Jean ont procédé par eux-mêmes à cette rédaction. Marc a recueilli les témoignages de Pierre ; les historiens sont d’accord pour reconnaître qu’il a été le premier à faire ce travail. Luc, quant à lui, s’est tout particulièrement renseigné auprès de Marie.

Marie est le « Grand Témoin » de la vie de son fils. Elle seule a vécu la totalité de l’histoire, depuis l’annonce de l’ange jusqu’au retour de Jésus auprès de son Père, c’est-à-dire l’Ascension, en passant par la tragédie de la Passion. Quel est le contenu des conversations qu’elle a eu avec Jésus au cours des longues soirées d’hiver à Nazareth ? Puis, qu’a-t-elle vu et entendu dans l’intimité de Jésus pendant sa vie de prédicateur itinérant ? Il me paraît évident qu’elle a fait partie du « noyau dur », des « permanents » du groupe des disciples, qui ont été totalement fidèles à Jésus. Pourquoi cette conviction ? D’abord parce qu’elle est « La Mère », totalement partie prenante dans la mission de son fils. Impossible pour elle de rester à l’écart du déroulement de l’événement qu’elle attendait tant, comme beaucoup en Israël : la venue du Messie. La deuxième raison est d’ordre économique et social. Dans la société juive de l’époque, il était impératif de vivre avec un homme car il était seul en mesure de subvenir aux besoins d’un foyer grâce à son travail. Il était le « gagne pain » de la famille, éventuellement aidé en cela par le travail des enfants ou de la mère. Une femme qui perdait son mari avait de fortes chances de sombrer dans la mendicité. Joseph a été le père nourricier de Jésus grâce à son métier de charpentier. Il a en même temps subvenu aux besoins de Marie. Personne ne sait combien de temps cela a duré car on ne sait rien sur la date de sa mort. Il est raisonnable de penser que Jésus a pris à ce moment-là le relais. Il est devenu le « fils nourricier » car il savait travailler. Quand il a cessé de travailler pour aller sur les routes de Galilée, sa mère n’a pu que l’accompagner ; il lui était impossible de rester seule à Nazareth. Quelle assistance pratique a-t-elle pu lui apporter dans la vie de tous les jours ! Et tout l’apostolat qu’elle a pu développer tant auprès de celles que l’on appelle dans les évangiles « les saintes femmes », que directement auprès des Apôtres qui, en hommes qui se respectent, ont toujours eu besoin de plus de temps que les femmes pour comprendre la signification d’une parole ou d’un événement… Elle est la seule à avoir pu raconter ce qui s’est passé à l’Annonciation, la Visitation et la Nativité. À cela s’ajoute bien des informations intimes sur ce qui s’est passé au moment de la Passion, par exemple qui donc a pu être « l’ange » qui est venu essuyer les larmes de sang de Jésus au jardin de Gethsémani, si ce n’est Marie ? Qui donc était au Cénacle en train de soutenir le moral des apôtres qui s’y étaient réfugiés après la Crucifixion et qui avaient peur que les romains ne leur fassent subir le même traitement ? Qui donc était au milieu des disciples le jour de la Pentecôte lorsqu’ils ont reçu l’Esprit Saint ? Marie n’a rien écrit, mais elle a vu, elle a cru, elle a compris et elle a dit ; elle a transmis selon la tradition orientale.

D’autres témoins directs des événements ont rapporté ce qu’ils ont vu ou entendu, par exemple les apôtres Pierre et Jacques, Jean et Jude, dans des « épîtres pastorales » (des lettres) adressées à des groupes communautaires chrétiens appelés églises. 

L’évangéliste Luc a écrit un autre document particulièrement important, « Les Actes des Apôtres », qui relate les débuts de la communauté chrétienne. Il rapporte également des données relatives à Jésus. 

L’Apocalypse de Jean, ou Livre de la Révélation de Jésus-Christ, est le dernier livre du Nouveau Testament. Il a été écrit vers la fin du premier siècle. Un débat persiste quant à l’identité de son auteur. Pour certains, c’est Jean, le fils de Zébédée, pour d’autres il s’agirait d’une autre personne membre d’une des familles sacerdotales de Jérusalem, mais qui aurait repris l’enseignement de l’apôtre.

Le style littéraire dit apocalyptique a été particulièrement apprécié par les Israélites à partir de l’exil à Babylone. Il est déroutant car fondé sur des visions, des objets, remplis de symbolique. L’Apocalypse est une révélation surnaturelle, voilée, utilisant des symboles pour représenter le passé, le présent et le futur de l’Église, mais elle affirme également la réalité du salut et de la victoire finale, qui est l’œuvre du Christ ressuscité, vainqueur du péché et de la mort.

Paul de Tarse est un exemple d’apôtre ayant reçu des informations directement par Révélation. Qu’a-t-il donc entendu lors de sa fameuse rencontre sur le chemin de Damas ? Comment a-t-il pu recevoir et comprendre ce qui avait été caché à tout le monde depuis la nuit des temps ? Il a dû chercher, ultérieurement, à vérifier ses informations auprès de témoins directs tels que Pierre et Jacques.

Il y a enfin les personnes complètement étrangères à toute cette affaire mais qui en ont parlé dans leurs écrits, comme par exemple l’historien Juif Flavius Josèphe : Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. C’était le Christ. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l’eut condamné à la crucifixion, ceux qui l’avaient d’abord chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille autres merveilles à son sujet. Et le groupe appelé d’après lui celui des Chrétiens n’a pas encore disparu. (Antiquités Judaïques 18 / 63-64. Traduction de Julien Weill. Ernest Leroux, éditeur – Paris. 1900)

Cette énumération serait notoirement incomplète si l’on omettait de souligner les travaux de recherche réalisés par de nombreux spécialistes dans bien des disciplines telles que l’archéologie, l’anthropologie, les civilisations… qui travaillent sur le monde tel qu’il était au temps de Jésus : les coutumes, les traditions, les religions, les civilisations, la sociologie…  Tout cela nous permet de mieux approcher la personne, si exceptionnelle et en même temps si humble, de Jésus. 

LE BAPTEME DE JESUS

Jésus a commencé sa vie par un acte hautement symbolique qui est passé complètement inaperçu. Cela s’est passé sur le bord du Jourdain à l’endroit appelé « Béthanie au-delà du Jourdain », c’est-à-dire dans la Jordanie actuelle. Cet événement est un véritable monument sur le plan théologique et pourtant, seulement deux personnes l’ont vécu, selon les apparences visuelles ; Jésus et un certain Jean, dit le Baptiste.

Jean est un personnage tout à fait particulier. Il ne nous est pas totalement inconnu car nous connaissons ses parents : le prêtre Zacharie et Elisabeth, la cousine de Marie, rencontrée lors de la Visitation. Pendant une trentaine d’années on ne va plus en entendre parler.  C’est un mystique totalement imprégné de Dieu. Pour mieux l’entendre il s’est retiré au désert car, comme l’a dit le prophète Isaïe, c’est le meilleur endroit pour « frayer le chemin de Yahveh et le laisser entrer dans le cœur du peuple ».  A proximité vivait la communauté de Sokoka (appelée de nos jours Qumran) qui était en désaccord avec les nouvelles autorités du Temple et les rituels qui en dépendaient.

Le baptême proposé par Jean est un nouveau rite de conversion et de pardon ouvert à l’ensemble du peuple qui est en train de partir à la dérive en se détournant de Dieu. Pour lui, une seule chose est urgente et décisive : se convertir à Dieu et s’ouvrir à son pardon.

Jésus est manifestement séduit et frappé par cette vision grandiose car l’homme qu’il rencontre place Dieu au centre de toute quête de salut. Cela rejoint ce qui va constituer le socle de sa mission : l’annonce de la venue prochaine du Royaume de Dieu.

Jean est la voix qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers (Isaïe). Il sera le dernier de tous les prophètes qui annonçaient la venue d’un sauveur. Il va être le témoin qui annonce Jésus comme l’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. 

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche ». Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ». Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage.

Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.

Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : « Nous avons Abraham pour père” ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » (Mt 3,1-12

La vallée du Jourdain. De l’autre côté, la Jordanie
Commémoration du baptême de Jésus

En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » Alors, Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint. Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. » (Jn 1, 29-34)


Il s’agit là d’un événement surprenant, même incongru. En effet, le fait de demander le baptême de Jean était, par essence, un acte fort de la part du demandeur. C’était pour lui la reconnaissance publique de ses péchés, de ses fautes vis-à-vis de Dieu. D’où la grande surprise de Jean quand il a vu Jésus dans la file de ceux qui venaient à lui pour confesser leurs péchés, et qu’il a compris tout d’un coup de qui il s’agissait : c’était celui dont il annonçait la venue prochaine ! Il a dû être très fortement ébranlé. C’était le monde à l’envers. Celui qui s’était fait homme pour vaincre le péché et détruire la mort, voilà qu’il venait faire la même démarche que les pécheurs que nous sommes. Ahurissant. Mais Jésus savait très bien ce qu’il faisait. Par là, il voulait confirmer qu’il était un homme totalement semblable à nous, à l’exception de nos péchés. Il a su trouver des mots simples pour tranquilliser Jean, quelque chose comme : « Jean, je vois ta surprise, ton étonnement. Tu ne comprends pas maintenant, mais fais-moi confiance. Tu comprendras plus tard. »

Voici une autre référence précise à Jean le Baptiste dans les Antiquités judaïques, de Flavius Josèphe, au livre XVIII, chapitre V :

Or, il y avait des Juifs pour penser que, si l’armée d’Hérode avait péri, c’était par la volonté divine et en juste vengeance de Jean surnommé Baptiste. [117] En effet, Hérode l’avait fait tuer, quoique ce fût un homme de bien et qu’il excitât les Juifs à pratiquer la vertu, à être justes les uns envers les autres et pieux envers Dieu pour recevoir le baptême ; car c’est à cette condition que Dieu considérerait le baptême comme agréable, s’il servait non pour se faire pardonner certaines fautes, mais pour purifier le corps, après qu’on eût préalablement purifié l’âme par la justice. [118] Des gens s’étaient rassemblés autour de lui, car ils étaient très exaltés en l’entendant parler. Hérode craignait qu’une telle faculté de persuader ne suscitât une révolte, la foule semblant prête à suivre en tout les conseils de cet homme. Il aima donc mieux s’emparer de lui avant que quelque trouble se fût produit à son sujet, que d’avoir à se repentir plus tard, si un mouvement avait lieu, de s’être exposé à des périls. [119] À cause de ces soupçons d’Hérode, Jean fut envoyé à Machaero, la forteresse dont nous avons parlé plus haut, et y fut tué. Les Juifs crurent que c’était pour le venger qu’une catastrophe s’était abattue sur l’armée, Dieu voulant ainsi punir Hérode.

La rivière Jourdain, un bien triste exemple de la dégradation actuelle de l’état de la nature : 

– La voici à quelques kilomètres au nord de son débouché dans le lac de Tibériade, son eau est encore abondante et propre. On peut dire qu’elle est dans son état naturel.

– À 150 km plus au sud, peu avant de se jeter dans la Mer Morte, elle est presque stagnante tant elle a subi de pompages extravagants pour assurer l’irrigation des terres traversées.

LE MONT DE LA VICTOIRE SUR LES TENTATIONS

La tradition chrétienne situe le Mont de la victoire sur les Tentations au nord-ouest de la ville de Jéricho qu’il surplombe de plus de 700 m. En fait, son emplacement exact est inconnu et rien ne permet de le déterminer. On l’appelle également le Mont de la Quarantaine. La présence d’une source dans ce désert a permis l’établissement d’une cité agricole, Jéricho, il y a environ 10 000 ans.

Des ermites et des moines ont vécu dans les grottes qui se trouvent sur ses pentes.  Aujourd’hui, il y a toujours un monastère grec orthodoxe habité et accueillant qui est un lieu de prières ferventes.

Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.

Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. »

Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »

Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au pinacle du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »

Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé. (Lc 4,1-13)

Cette histoire peut paraître difficilement crédible au premier abord, surtout si on se contente d’en faire une lecture strictement littérale. Ces quarante jours passés dans le désert sans manger… le diable, en personne physique…

Non, il s’agit d’une expression littéraire dont le but est de traduire l’expérience intérieure faite par Jésus, juste après son baptême. 

Le monastère orthodoxe actuel

Ce que je comprends c’est que Jésus fait une démarche très humaine : il est conscient de l’enjeu représenté par sa nouvelle vie qui commence. Il a besoin de s’y préparer : il se met temporairement en retrait de la vie de tous les jours, il se retire au désert. Là, il va être au calme. Il va avoir tout le temps qu’il voudra pour prier et méditer, réfléchir à sa vocation et choisir comment annoncer que Dieu est notre Père tout-aimant. 

L’évangéliste nous parle de quarante jours. Dans la Bible, le nombre quarante est celui de l’attente, de la préparation, de l’épreuve ou du châtiment. D’autre part, quarante indique la durée d’une génération ou d’une période assez longue de maturation. Il est fréquemment utilisé. Ainsi, dans le récit du déluge il a plu pendant 40 jours. L’exode des Hébreux dans le désert après leur sortie d’Égypte a duré 40 ans. L’Ascension de Jésus a eu lieu 40 jours après sa Résurrection… Jésus s’est donc retiré pendant un long temps dans le désert. La durée réelle n’est pas l’intérêt principal. Par contre cela indique que Jésus a beaucoup prié et médité et qu’il est sorti affaibli physiquement de cette longue épreuve.  Affaibli psychologiquement ? On est en droit de le penser, c’est du moins ce que Satan a dû imaginer car il a choisi ce moment pour le tenter,  avec l’espoir de parvenir à ses fins : détourner Jésus de sa mission qui vient sauver les hommes, ce qui en clair signifie les retirer des griffes du Mal. 

Jésus, le Fils de Dieu, qui s’est fait homme comme nous, qui a endossé totalement notre nature humaine, à l’exception du péché, va tenir le Mal en échec. Comment ? En s’appuyant à chaque reprise sur la parole de Dieu. Jésus, Juif fervent, la connaît bien. Il en vit depuis sa petite enfance. Il y croit fermement, Joseph et sa mère Marie l’ont éduqué dans ce sens. Comme beaucoup de Juifs, il connaît par cœur les passages essentiels de l’Ancien Testament : la Loi, les Prophètes, les Psaumes. Ses réponses sont chaque fois cinglantes, pas besoin de longs développements :

. « Il est écrit :
L’homme ne vit pas seulement de pain. »

. »Il est écrit :
C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »

. »Il est dit :
Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

Le diable qui veut éloigner l’homme de Dieu est repoussé. Il comprend qu’il n’a aucune prise sur Jésus. Il s’avoue vaincu et s’écarte. « Il s’éloigna jusqu’au moment fixé« . De quoi s’agit-il ? c’est quoi ce moment fixé ? Il reviendra à l’attaque lorsqu’il verra de nouveau Jésus considérablement affaibli, donc vulnérable. Ce sera pendant sa Passion. Là encore Satan cherchera à le détourner de sa mission, lui faire rompre sa relation si intime avec Dieu son Père et par là à le faire échouer dans son œuvre de salut du genre humain. Jésus accepte de mourir en faisant confiance à son Père et en pardonnant à ses bourreaux.

Nous avons là un enseignement de la plus grande importance car Jésus nous dit comment nous devons procéder dans les moments de tentation auxquels nous avons tous à faire face. Si nous décidons de résister seul, avec nos propres moyens, c’est perdu d’avance. Par contre, si nous décidons de faire appel à Dieu dont l’assistance nous est acquise en permanence, alors c’est gagné ; encore faut-il avoir l’humilité de demander la force de l’Esprit Saint.

De là, il est aisé de faire un rapprochement entre ces quarante jours de jeûne de Jésus et les quarante jours du carême qui précèdent le jour de Pâques. Si l’Église ne nous demande pas un jeûne aussi poussé, il n’en reste pas moins que le parallélisme entre ces deux périodes est très net car, dans les deux cas, il est question avant tout d’un mouvement d’orientation vers Dieu. Pour Dieu, ce qui se passe dans le cœur est le plus important. C’est une conversion (conversion = changement  de direction) qu’il attend de nous, une orientation vers Lui, beaucoup plus que des privations ou d’autres efforts, même louables. 

Seigneur, avec toi nous irons au désert,

Poussés comme toi par l’Esprit,

Et nous mangerons la Parole de Dieu,

Et nous choisirons notre Dieu,

Et nous fêterons notre Pâque au désert :

Nous vivrons au désert avec toi.

Seigneur, nous irons au désert pour guérir,

Poussés comme toi par l’Esprit,

Et tu ôteras de nos cœurs le péché,

Et tu guériras notre mal,

Et nous fêterons notre Pâque au désert :

Ô Vivant qui engendres la Vie !

Seigneur, nous irons au désert pour prier,

Poussés comme toi par l’Esprit,

Et nous goûterons le silence de Dieu,

Et nous renaîtrons dans la joie,

Et nous fêterons notre Pâque au désert :

Nous irons dans la force de Dieu.

Seigneur, nous irons au désert vers ta croix,

Poussés comme toi par l’Esprit,

Et nous te suivrons au désert pas à pas,

Et nous porterons notre croix,

Et nous fêterons notre Pâque au désert :

Nous vivrons la folie de ta croix.

Jean Servel, Joseph Gelineau,